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Texte paru dans le Kunstmagazine Basel, Fribourg, Strasbourg, le 5.12.05

Eloge de la tache - Bertrand Gillig

Choisir ses « coups de coeur » dans un éventail de plus d’un millier d’artistes répartis sur les stands de 87 galeries est bien évidemment un exercice de pure subjectivité. De cette démarche où la spontanéité se doit d’être le moteur, je vais m’astreindre au contraire à choisir un angle volontairement aigu, au risque de faire l’impasse sur nombre d’oeuvres, de démarches ou d’artistes qui ont cependant retenu toute mon attention. En fait, vous l’aurez remarqué, cette exercice s’appelle une critique. Certains critiques (en tant que personne) se limitent soit à un style ou une école, soit à une technique, soit à n’importe quelle autre segmentation qu’ils jugeront utile de faire. Je ne vais pas déroger à cette tendance en proposant de vous faire l’éloge de …. la tache.

Pourquoi la tache plus particulièrement ? Non pas que St’art soit un ramassis de barbouillage, quoique la peinture y soit très largement représentée, au détriment peut-être du verre qui cette édition s’est montré discret, si ce n’est transparent, de la sculpture assez peu présente, de la photo elle aussi peu visible et des installations et des vidéo quasi inexistantes. Non, tout simplement parce qu’il m’a semblé que la peinture, qui par essence est un assemblage de taches plus ou moins fines, contrôlées ou libres, voulues ou subies, étalées sur une surface plane ou non, est – sur St’Art du moins - le terrain d’expression qui arrive le plus à concilier message, créativité, rendu et esthétique en un tout accessible (au sens de compréhension) pour le commun des visiteurs. L’intérêt premier de St’Art est qu’elle se définit comme étant une Foire européenne d’art contemporain, ce qui laisse forcément un large place à l’abstraction.

Commençons par Gérard Pairé, présenté par la Galerie Patrick Gaultier de Quimper. Celui-ci travaille avec des peintures polymère sur du lexan, plexiglas souple sur lequel les couleurs vives sont autant de fluides, taches prises de mouvement, passant les unes sur les autres, se mêlant entre elles, jouant sur les effets de capillarité et sur leur texture. On a presque envie d’assister à la projection d’une vidéo animée qui prolongerait cet effet, accentué par des impacts, des creux, des déformations mécaniques que l’artiste a disséminés judicieusement sur la surface transparente qui ondule et prend du volume, secouée, déformée. D’ailleurs, en lisant le dossier remis par le galériste, j’ai pu constater que Pairé réalisait aussi des installations sous forme de vidéo. Comme quoi, son art expérimente toutes formes de techniques. Sous l’influence du commissaire de l’exposition, deux de ces oeuvres ont été installées dans le restaurant et trois photographies figurent en bonne place sur un mur près du carré VIP. Les photographies de Pairé, particulièrement contrastées et saturées, sont la restitution du sol taché et maculé de peinture de son atelier qu’il prend en photo après avoir créé à plat ses oeuvres originales. L’artiste va opérer un travail de manipulation à l’ordinateur en étirant telle ou telle tache, tel effet de texture. Contre-collées sur panneau aluminium et recouvertes par endroit d’un filet de résine, ces taches gardent les traces de leurs origines, conçues par le regard du peintre à l’atelier, recyclage qui a su capter « les étincelles du hasard de la peinture ».

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